Partagez
Aller en bas
avatar
Admin
Messages : 190
Date d'inscription : 03/12/2017
Localisation : Nord
Voir le profil de l'utilisateurhttp://odyss.forumactif.com

Billet d'Alb

le Mar 5 Déc - 15:23
Ce topic me servira de terrain de jeu juste, je m'intéresse à tout et rien, des fois je vois des trucs que je juge intéressant, pas toujours du même sujet, je mettrai des liens de vidéos, de textes qui m'ont intéressés, juste.

On commence par un classique du Monde DIplo.

Avoir plus d’une idée
par Frédéric Lordon

Spoiler:
Ce sont parfois les explosifs les plus puissants qui passent le plus aisément les portiques. De tous les ouvrages consacrés à la critique de l’Union européenne, et il n’en manque pas d’éruptifs, le plus dévastateur pourrait bien être l’un des plus discrets. L’un des plus décalés aussi. Travail méticuleux d’historien, publié aux très révolutionnaires éditions du CNRS, Les « Collabos » de l’Europe nouvelle, de Bernard Bruneteau, a de quoi faire du dégât. Mais, si l’on autorise l’oxymore, de quoi faire du dégât subtilement.

Que l’idée d’Europe puisse ainsi se trouver accolée au mot « collabos », c’est une conjonction dont la double propriété de nous sembler parfaitement aberrante et d’être pourtant avérée par l’histoire doit donner à penser. Pour mettre en question non pas tant l’idée elle-même que les aveuglements où peuvent conduire certaines manières de la poursuivre.

Épisode généralement passé sous silence par l’histoire sainte européenne, il se trouve donc que bon nombre d’intellectuels européistes des années 1930, ralliés à la cause dans le sillage du projet de fédération européenne d’Aristide Briand, ont cru voir dans l’invasion nazie une sorte d’occasion historique, sans doute fâcheuse à quelques égards, de faire, malgré tout, table rase du paysage des États-nations, préalable à la reconstruction de l’Europe comme un nouvel ensemble politique unifié. En conséquence de quoi ces intellectuels n’ont pas seulement accueilli l’embrasement du continent et l’occupation allemande avec un intérêt manifeste, voire un enthousiasme bruyant, mais pour certains d’entre eux ont rejoint le « mouvement » et se sont engagés activement dans la collaboration — puisque c’est là que l’histoire accoucheuse d’une « Europe nouvelle » tant désirée était en train de se dérouler.

On ne peut pourtant pas faire dire à l’ouvrage de Bruneteau ce qu’il ne veut pas dire, sinon en faisant offense à son travail d’historien — l’ouvrage compte presque cinq cents pages d’une documentation extraordinairement fouillée —, tel qu’il le retient de tomber dans les extrapolations interprétatives les plus grossières. Si d’abord tous les intellectuels européistes n’ont pas cédé à l’« événement », nombre de ceux qui lui ont été favorables n’étaient nullement des fascistes en acte ou même en puissance — le groupe qu’ils composent est d’ailleurs d’une grande diversité interne dont Bruneteau donne une cartographie très précise. Pas davantage la période ne livre-t-elle une invariante essence de la pensée européiste, telle que l’européisme d’aujourd’hui se lirait simplement à partir de celui d’hier, voire porterait la marque indélébile de ce premier rendez-vous avec l’histoire. Et cependant le travail de Bruneteau est parfaitement agencé pour laisser jouer à bas bruit une impressionnante série d’échos, sans que lui-même d’ailleurs se hasarde à les faire parler à voix haute, laissant au lecteur le soin de les élaborer pour son compte.

L’histoire commence donc à la fin des années 1920. Non pas que des utopies européennes n’aient pas vu le jour auparavant, mais parce qu’entre le Pan-Europa de Richard Coudenhove-Kalergi (1923) et le Mémorandum sur l’organisation d’un régime d’union fédérale européenne (1929) présenté par Aristide Briand à la Société des nations (SDN) c’est bien le moment où se forme quelque chose comme un courant politique européiste répertorié, porté par une génération d’intellectuels socialisés dans l’idée européenne. On s’en figure sans peine les mobiles au lendemain de la première guerre mondiale… C’est pourtant le destin malheureux du mémorandum Briand qui va lui donner une impulsion décisive. Si la SDN n’est pas capable de faire droit à l’idée européenne, alors, la voie internationale s’étant avérée défaillante, l’enjeu même de la paix sur le continent demande de passer à la voie supranationale.

Suprême paradoxe, ridiculisant jusqu’à la ruse de la raison hégélienne, c’est la guerre nazie qui va apparaître à ces gens comme la grande occasion de la paix européenne — future… En réalité, les diagnostiqueurs de crises — qui ne manquent pas de raisons de s’activer dans les années 1930 — observent chacun la convulsion depuis son point de vue particulier, mais elle leur apparaît à tous comme un moment résolutoire. Pour les uns, les enjeux de la paix exigent d’en finir avec les nationalismes, donc avec les nations, quitte à en passer par un moment de destruction. Pour d’autres, une possibilité européenne affirme enfin une identité continentale hétérogène à celle du monde anglo-américain. Les partisans de la « révolution nationale » du maréchal Pétain voient, eux, la période comme celle de la grande réconciliation des classes, hors des voies symétriquement funestes du capitalisme et du bolchevisme.

Mais c’est surtout du côté des « réalistes économiques » que l’idée européenne prend une consistance caractéristique. Une consistance troublante également, aussi bien par la force des échos qui font résonner ces années 1930-1940 dans les nôtres que par la tranquillité d’âme qui lui fait alors voir dans l’occupation allemande une occasion méritant tout à fait d’être considérée. Car c’est bien là que se produit le principal effet de déflagration de l’ouvrage de Bruneteau : en ceci que, dans la catastrophe de son époque, ce courant de pensée évoque tant de choses de la nôtre. C’est qu’en fait s’y annoncent tous les contenus du néolibéralisme européen naissant, tels qu’alors ils se sont mêlés au pire sans ciller.

À commencer par le dépassement du clivage droite-gauche, inutile parasitage « politicien » de la rationalité gestionnaire. Sans doute a-t-on là affaire à une constellation idéologique explorée de longue date par les historiens des idées, où l’on retrouve les polytechniciens du groupe X-Crise, des cadres de l’école d’Uriage, des économistes comme François Perroux ou Francis Delaisi, tous militants d’une urgente « prise de conscience » de ce que la « réalité » désormais c’est non plus la politique, mais l’« économie ». L’économie, qui livre donc le principe unique sous lequel doit être envisagée la conduite des grands ensembles humains, d’autant plus exclusif qu’il impose ses nécessités — celles de la « réalité » justement. Une conduite qu’il est grand temps de rendre aux techniciens de la rationalité neutre.

Or l’« Europe allemande » qui s’annonce est porteuse, croient-ils, d’un double bénéfice. En premier lieu elle renverse les vieux États-nations, foyers incrustés de la politique prérationnelle. Ensuite, abattant des frontières absurdes, elle fait advenir un espace continental intégré où peut se redéployer la division du travail à une échelle élargie, entraînant de nouvelles possibilités d’optimisation pour l’allocation du capital.

Un lecteur d’aujourd’hui ne peut pas ne pas reconnaître là l’argument même du Marché unique européen de 1986 et son corollaire supposément nécessaire, la monnaie unique — à laquelle on réfléchit au cœur des années 1940 ! Et il ne peut pas non plus ne pas y voir les origines de la dépolitisation technicienne qui vise à l’administration postsouveraine des choses.

Ce qu’il ne peut pas manquer davantage, c’est que de telles idées aient pu s’accommoder de la guerre hitlérienne et même l’envisager comme un cadre propice. C’est ici que se révèle la tare de l’européisme de ces années : il n’a qu’une idée. « Faire l’Europe » est son unique idée, et comme il n’y a aucune deuxième idée pour fournir une évaluation critique des moyens… tous les moyens sont bons. L’histoire livre-t-elle l’Allemagne nazie comme opérateur historique de la tabula rasa nécessaire au surgissement de l’Europe nouvelle ? Ainsi soit-il.

Ce qui laisse abasourdi à la lecture du livre de Bruneteau, c’est ce tableau d’un gigantesque égarement intellectuel, l’abolition massive du discernement dans une situation historique extrême, abolition commandée par la poursuite aveugle de l’idée unique devenue ignorante de toute considération extrinsèque. Et les égarés viennent de tous les bords — y compris de la gauche. Syndicalistes, socialistes, pacifistes et internationalistes délirants, pour qui défaire la souveraineté des États est un objectif qui prime tout. Mutatis mutandis bien sûr, on ne peut s’empêcher de penser ici à ces théoriciens de la gauche radicale qui, soixante ans plus tard, n’ont pas hésité à voir dans le capitalisme mondialisé un allié intéressant pour poursuivre le même objectif d’en finir avec l’État-nation — et ont donc appelé, « logiquement », à voter « oui » au traité constitutionnel européen en 2005.

Bruneteau se garde bien de tirer toute morale politique explicite des faits qu’il rassemble minutieusement. Il y en a pourtant bien une, mais très générale : c’est qu’il faut avoir plus d’une idée. Spécialement quand l’histoire vient nous tester. Cette morale est d’une parfaite actualité. Elle concerne d’ailleurs aussi bien les partisans que les opposants à l’actuelle Europe. Le monoïdéisme de la sortie de l’euro voue aux pires frayages. Or, si nécessaire cette sortie soit-elle, on ne la négociera ni n’importe comment, ni avec n’importe qui. Quant aux partisans de la monnaie unique, ils ont eu la chance de ne pas croiser une guerre fasciste, mais pas celle d’éviter le capitalisme néolibéral. Personne n’aura l’idée de mettre les deux sur le même plan. Mais l’identité formelle des situations s’impose. À l’Europe de l’européisme, il est possible de tout sacrifier — dans le cadre de ce que l’époque détermine comme sacrifiable. En celle du capitalisme néolibéral : inégalités, précarité, souffrance au travail, suicides… Pour ces petits dommages collatéraux, l’européisme d’aujourd’hui dans son époque, pas plus que celui d’hier dans la sienne, n’a aucun égard. Parce qu’il n’a aucune deuxième idée — notamment pas celle de la justice sociale. Et que, comme à son prédécesseur, ce défaut pourrait bien lui aménager sa place dans l’histoire.

Frédéric Lordon
Économiste et philosophe. Dernier ouvrage paru : Les Affects de la politique, Seuil, Paris, 2016.
avatar
Admin
Messages : 190
Date d'inscription : 03/12/2017
Localisation : Nord
Voir le profil de l'utilisateurhttp://odyss.forumactif.com

Re: Billet d'Alb

le Mer 13 Déc - 19:20
Beaucoup de controverses et peu d’études de terrain

Le djihadisme sous la loupe des experts
Chaque fois qu’on cherche à interpréter les motivations des djihadistes, le même affrontement semble monopoliser la scène : radicalisation religieuse liée à l’islam ou bien radicalisation politique qui prend l’islam pour prétexte ? Mais rares sont les spécialistes qui imaginent encore qu’une cause unique pourrait rendre compte de la démarche des milliers de jeunes Français embrigadés.

par Akram Belkaïd & Dominique Vidal

:
Depuis plusieurs années, et plus particulièrement après les attentats de janvier et de novembre 2015 à Paris, le phénomène des djihadistes nés ou ayant grandi en Occident alimente nombre d’interrogations et de polémiques. Chaque attaque en Europe ou aux États-Unis relance le débat sur les racines du mal et sur la manière la plus efficace de le circonscrire. L’idée d’une responsabilité unique et exclusive de l’islam, en tant que religion et culture, empoisonne le débat public même si ses partisans demeurent minoritaires, notamment sur l’échiquier politique. Dans un contexte où les réseaux sociaux jouent un rôle de caisse de résonance pour ces thèses de type essentialiste, les spécialistes français — islamologues, politistes ou experts en conflits — tentent, sans être toujours d’accord entre eux, de faire entendre des explications plus nuancées.

Ainsi, lorsqu’on interroge le sociologue Farhad Khosrokhavar (1) sur les motivations des djihadistes, il ne prononce pas d’emblée le mot « islam » même si ceux qui accomplissent le djihad (guerre sainte ou effort sur soi, selon les interprétations) prétendent le faire au nom de leur religion. Ce spécialiste estime que le djihadisme auquel fait face la France plonge ses racines ailleurs : dans la « crise très profonde des sociétés occidentales, dont il représente l’apogée ». L’attraction qu’exerce l’Organisation de l’État islamique (OEI) résulterait d’une « crise d’utopie, c’est-à-dire une absence d’issue politique dans des sociétés de plus en plus inégalitaires ». Des groupes comme les Brigades rouges en Italie ou la « bande à Baader » en Allemagne, qui autrefois mobilisaient les partisans d’un recours à la lutte armée, n’existent plus. L’injustice sociale produirait aujourd’hui « une double radicalisation, populiste et djihadiste ». L’universitaire Laurent Bonelli (2), qui participe à une étude de terrain sur le profil et l’itinéraire de djihadistes français incarcérés, insiste lui aussi sur l’absence d’un « grand récit politique » autre que celui de l’idéologie djihadiste et susceptible d’être entendu par des personnes ayant intériorisé, d’une façon ou d’une autre, un statut de dominé : « Le discours djihadiste élude la question sociale. Il met l’accent sur l’existence d’un système d’oppression, mais le ramène à la dualité “non-musulmans contre musulmans”. » La politiste Myriam Benraad (3) voit quant à elle le djihadisme comme une « réaction politique » aux déséquilibres dans le monde arabo-musulman et au ressentiment de ses populations à l’égard de l’Occident, jugé en grande partie responsable de cette situation : « Pour comprendre le phénomène, il faut traiter le djihadisme comme une idéologie contemporaine et s’attacher au discours et à la vision du monde de ses adeptes », explique-t-elle.

Certes. Mais les concernés ne tuent-ils pas au nom d’Allah, ne se revendiquent-ils pas avant tout soldats de la foi musulmane ? La « littérature » djihadiste, abondante sur Internet, n’est-elle pas truffée de citations et de justifications coraniques ou liées à la tradition prophétique ? Pour Farhad Khosrokhavar, l’islam, dans ce cas, n’est que le « prête-nom » d’une « utopie régressive et répressive », qui sert à « légitimer la violence »  : le néowahhabisme, ou salafisme, qui vise le retour à une supposée pureté absolue des débuts de la révélation. L’explosion du prix du pétrole, dans les années 1970, a propulsé l’Arabie saoudite au rang de puissance économique régionale et lui a donné les moyens de diffuser à grande échelle cette vision fondamentaliste née sur le plateau du Nadjd au XVIIIe siècle (4).

Installé en Suisse, le politiste Hasni Abidi (5), qui enseigne aussi en France, relève au passage la gêne des experts hexagonaux. « Le monde universitaire français est unanime pour dire que l’islam, en tant que religion, n’est pas la cause du djihadisme ; mais il a du mal à défendre cette idée parce que, pour lui, la théologie musulmane est souvent une inconnue. Ce n’est pas un objet d’étude à part entière : il n’y a pas assez de chaires d’islamologie en France et en Europe. Seule une connaissance poussée, approfondie et comparative de cette religion peut donner des outils conceptuels et des arguments d’expert susceptibles de distinguer en quoi le djihadisme est un dévoiement. »

Que le fait de rapprocher islam et djihadisme puisse exacerber les préjugés antimusulmans ne doit pas, affirment certains spécialistes, brider l’analyse. C’est la position du journaliste et essayiste Pierre Puchot, coauteur d’un livre sur le sujet (6) : pour lui, il faut reconnaître que le djihadisme, y compris en France, repose aussi sur un fondement religieux, même si cette interprétation se différencie de la lecture habituelle que la très grande majorité des musulmans font du Coran. « Depuis trente ans, le djihadisme possède ses doctrinaires et s’appuie sur un corpus important de textes et d’exégèse coraniques. Attention à l’effet de loupe sur les néoconvertis ou les personnes qui se radicalisent rapidement sans avoir un passé de pratique religieuse ou sans avoir vécu dans une famille pratiquante. Tout cela ne peut arriver que parce qu’une doctrine, certes minoritaire, mais suffisamment charpentée pour convaincre et se diffuser, est disponible. »

L’anthropologue Dounia Bouzar (7) récuse cette analyse. Des treize mille appels reçus en quelques mois via le numéro vert de son organisme destiné à aider les familles inquiètes des risques de radicalisation de leurs enfants, elle déduit que l’islam ne constitue pas « une cause du terrorisme, mais un moyen qu’utilisent les recruteurs ». ainsi : « 40 % des familles n’ont aucune référence musulmane » — 5 % sont même juives. Leurs enfants se radicalisent « sans jamais aller à la mosquée ».

On pourrait objecter qu’il n’est pas seulement question de mosquées. Outre l’écoute de prêches d’imams extrémistes diffusés sur la Toile, nombre de terroristes cherchent aussi à justifier leur action par une lecture personnelle, fût-elle biaisée, du Coran. Et, lorsqu’ils ne sont pas eux-mêmes en quête d’arguments, l’OEI se charge de leur en fournir par sa propagande sur Internet, mais aussi via ses recruteurs. « Le danger, c’est de présenter tous les djihadistes français ou européens comme des incultes religieux, met en garde Pierre Puchot. Bien sûr, certains n’ont guère lu le Coran, ne parlant même pas l’arabe. Mais d’autres ont su puiser dans le corpus djihadiste à leur disposition. » On relèvera d’ailleurs que sa réfutation religieuse fait souvent défaut. Comme l’explique Hasni Abidi, les textes d’oulémas démontant point par point l’argumentaire djihadiste sont rares, surtout en langue française, et, par ailleurs, jugés suspects par la jeunesse en quête d’une société islamique « parfaite », qui les assimile à de la propagande servant les pouvoirs arabes ou occidentaux, tous jugés ennemis.

Extrapolations hasardeuses

Michel Wieviorka (Cool, auteur, en 1995, d’un livre sur l’affaire Kelkal (9), relève qu’il « n’existe pas de violence extrême sans foi ». Même si « le djihadiste la “découvre” au dernier moment », même si sa connaissance de la religion se fonde « sur une manipulation des textes », même si « d’autres facteurs interviennent dans le passage à l’acte ». Le sociologue reconnaît pourtant qu’il existe des exceptions et évoque le Norvégien Anders Breivik, qui a tué près de quatre-vingts personnes en 2011 « sans motivation religieuse ». On pourrait aussi citer l’hyperviolence du nazisme, dont la « foi » est cependant d’une autre nature. Farhad Khosrokhavar insiste sur l’usage d’une religion fantasmée : les jeunes Français concernés « se servent d’un islam largement imaginaire pour sacraliser leur haine de la société ». Ils lisent dans le Coran « ce qui les arrange. Ils opposent deux sourates guerrières — “la prise de guerre” et “le repentir” (10) — à d’autres, très tolérantes », qui sont délibérément ignorées par le corpus théologique du djihadisme.

Qu’on ne s’étonne pas de toutes ces contradictions, présentes aussi d’ailleurs chez les experts d’autres pays, notamment outre-Manche ou aux États-Unis. Elles s’expliquent à la fois par leur domaine de spécialisation, le « terrain » qu’ils labourent, les trajectoires qu’ils étudient, mais aussi leur approche, leur vision du monde. On observera également que le sujet s’avère lui-même difficile à cerner, comme le relève le politiste et économiste Asiem El Difraoui (11), pour qui le djihadisme est une « hydre polymorphe, multiforme, en mutation rapide et constante ». Autrement dit, un sujet d’autant plus difficile à saisir tout à fait que le travail de première main est rare. « Le manque d’études de terrain pousse les spécialistes à extrapoler à partir des rares constatations disponibles, estime Laurent Bonelli. On peut bâtir des raisonnements à partir de propriétés distinctives communes à certains djihadistes, mais cela ne veut pas dire qu’elles expliquent tout, ni que toute personne porteuse de cette propriété est susceptible de basculer dans la violence. » Le politiste Luis Martinez (12) est plus catégorique : « Pour l’heure, sur le plan universitaire, l’Organisation de l’État islamique et ses recrues venues d’Occident ne peuvent être considérées comme un sujet d’étude. Il faudrait pouvoir mener une enquête à grande échelle pour interroger ces djihadistes. Or c’est impossible pour des raisons évidentes de sécurité. » Le plus souvent ne reste alors que la piste des djihadistes emprisonnés — « même là, attention aux motivations élaborées a posteriori », prévient Laurent Bonelli. Le journaliste David Thomson (13) ainsi que le duo Puchot-Caillet ont néanmoins fait œuvre de pionniers en interrogeant directement des djihadistes « actifs ».

Ce manque d’accès au terrain n’empêche pas les débats doctrinaires, comme celui qui oppose depuis près de deux années les politistes François Burgat, Gilles Kepel et Olivier Roy (14). Entre ces deux derniers, on peut d’ailleurs parler d’une polémique publique, dont nombre de nos interlocuteurs regrettent les excès. « Pour Burgat, résume Michel Wieviorka, la question est avant tout celle de la domination coloniale ; Kepel, lui, considère la religion comme le cœur du dossier ; et Roy privilégie la radicalisation des jeunes. »

La formule d’Olivier Roy est connue : le djihadisme ne résulterait pas « d’une radicalisation de l’islam, mais d’une islamisation de la radicalité (15)  ». Explication de texte : « Il y a une radicalisation de l’islam, c’est évident (…). Alors, pourquoi je fais la distinction entre les deux ? Parce que la radicalisation djihadiste, pour moi, n’est pas la conséquence mécanique de la radicalisation religieuse. La plupart des terroristes sont des jeunes issus de la seconde génération de l’immigration, radicalisés récemment et sans itinéraire religieux de long terme (16).  »

Gilles Kepel donne plutôt le primat à la dimension religieuse et idéologique du djihadisme. Mais il n’exclut pas pour autant d’autres facteurs d’explication. Il évoque par exemple, dans son dernier livre (17), l’entrée de la France, avec les attentats de 2015, dans « un espace du djihadisme universel où s’imbriquent déréliction sociale, passé colonial, désenchantement politique et exacerbation islamique ». Comme le relève l’un de ses anciens doctorants, qui ne souhaite pas être identifié : « Dans cette polémique entre Kepel et Roy, tout est question d’ordre de priorité. Si vous mettez en avant l’islamisation de la radicalité, vous relativisez le débat sur la nature de l’islam. Vous posez le problème sous un angle politique et social. À l’inverse, si vous insistez sur la prédominance du religieux dans les motivations des djihadistes, alors vous abordez la question du rapport de l’islam au monde occidental, à la modernité, etc. Dans le contexte politique actuel en France et en Europe, ce n’est pas neutre. »

Une volonté de revanche

François Burgat dit refuser d’« inverser les effets et les causes ». Pour lui, ce sont les « contre-performances » des institutions chargées du vivre-ensemble aux plans national et international qui « fabriquent les futurs adhérents » au djihadisme. Le 13 novembre, lors d’un discours sur la politique de la ville prononcé à Tourcoing, le président Emmanuel Macron jugeait que la radicalisation s’est installée « parce que la République a démissionné », laissant « dans de trop nombreuses communes, de trop nombreux quartiers, des représentants d’une religion transfigurée, déformée (…) apporter des solutions que la République n’apportait plus » (18).

Le sociologue et philosophe Raphaël Liogier (19) évoque quant à lui la manière dont le salafisme, devenu aujourd’hui « un mot-valise, entre islamisme et terrorisme », peut jouer un rôle dans la radicalisation. Désignant une volonté de « retour au mode de vie des ancêtres afin d’imiter les compagnons du Prophète au VIIe siècle », il est devenu en France « un phénomène de mode » où la foi se manifeste par les vêtements, le port de la barbe et un mode de vie où l’exigence du halal (ce qui est licite) devient obsessionnelle. À partir de 1990, on croise « des versions dures de salafisme » pouvant servir de justification à la violence. Avec les années 2000, ses tenants deviennent « de plus en plus fondamentalistes ». Vers 2010, précise Raphaël Liogier, « des jeunes de quartiers en difficulté désireux de régler leurs comptes avec la société profitent de cette nouvelle mise en scène d’un islam désigné comme ennemi » par l’extrême droite et une partie de la classe politique. Pourtant, ces « révoltés » ne se rattachent « ni à l’islam, ni à l’islamisme, ni au salafisme ». Ils ne parlent pas arabe, n’apprennent pas le Coran et ne sont sensibles à l’idéologie islamiste que « dans la mesure où elle donne de l’efficacité à leur désir de revanche ».

Selon Myriam Benraad, « être salafiste ne veut pas dire que l’on va basculer dans l’action violente ou la radicalisation ». Dans le monde arabo-musulman confronté à la violence armée de groupes islamistes, il fut d’ailleurs un temps où l’on opposait aux radicaux le quiétisme pacifique des salafistes. Aujourd’hui encore en France, de nombreux « salafs », comme ils se désignent parfois, revendiquent un refus total de la violence et leur droit de vivre à l’écart d’une société jugée trop sécularisée. Laurent Bonelli parle « de microbasculements, d’enchaînements successifs » qui jalonnent les itinéraires des djihadistes français dont il a pu consulter les dossiers. Pour lui, « les questions de relégation, d’injustice sociale et de croyances religieuses ou idéologiques sont étroitement liées ».

Pour François Burgat, qui privilégie la notion de rupture, la première variable de la « demande de djihad » est le « rejet du groupe d’origine ». Pensant qu’il ne sera jamais un « Français à part entière », le jeune devient un « Français entièrement à part ». On peut établir ici un parallèle avec l’itinéraire de Khaled Kelkal, mort en 1995, soit vingt ans avant les attentats de janvier et de novembre 2015 à Paris, et qui disait avant son basculement dans la violence « ne pas avoir trouvé [sa] place » dans la société française (20). La seconde motivation, selon Burgat, réside dans l’attrait de l’« offre de djihad », construite « comme une réponse aux manques qui ont nourri la demande ». Dounia Bouzar n’en disconvient pas : « Moins les jeunes ont de place ici, et plus ils la cherchent dans l’au-delà. » Elle reconnaît toutefois le « caractère socialement inégal de l’appel au numéro vert », qui provient « plutôt de familles des classes moyennes ». Celles des classes populaires « n’appellent pas facilement un numéro qu’elles pensent tenu par la police ».

Dans le cadre de cette enquête, il nous a semblé utile d’interroger l’ex-juge antiterroriste Marc Trévidic. S’il n’est pas à proprement parler chercheur ou universitaire, ses constatations lors des affaires qu’il a instruites peuvent éclairer le débat. Et, pour lui, la dimension religieuse, « indéniable » à l’échelle mondiale, paraît « moins évidente » pour les djihadistes français. Deux dimensions coexisteraient. « Il y a des jeunes qui ont envie de casser, et d’autres que motive profondément une conviction religieuse. Et, dans les cas que j’ai eus à traiter, ce n’était jamais 100 % l’un ou 100 % l’autre. La base, c’est sans doute la haine, la volonté de revanche. Certains sont de vrais révolutionnaires. Et la religion leur offre un cadre très structurant. » Les plus dangereux, estime le juge, ont été « atteints dans leur fierté. Avec l’impression qu’on les traite en inférieurs alors qu’ils se sentent supérieurs ». L’islam radical, son affichage au quotidien (barbe, vêtements, règles alimentaires…), donne aux jeunes concernés une assurance, voire une arrogance nouvelle. Selon le magistrat, c’est notamment vrai des jeunes d’origine algérienne, « chez qui s’ajoute le passé » et donc « une revanche à prendre sur la France ».

Impossible donc d’éluder la question de l’histoire coloniale. « Elle n’est pas exprimée de manière spontanée, relève pourtant Laurent Bonelli. Certains djihadistes évoquent l’humiliation du père, travailleur immigré, ou abordent les rapports de forces entre Occident et Orient. Même la question palestinienne fait rarement partie de l’argumentaire de justification. » Se fondant sur l’analyse des parcours, François Burgat estime que la composante centrale serait « la France, terre d’humiliation ». Et d’évoquer la nomination, en août 2016, d’un non-musulman (M. Jean-Pierre Chevènement) à la tête de la Fondation de l’islam de France. Imaginerait-on, interroge-t-il, un non-juif présidant une fondation pour le judaïsme ? Intervenue il y a plus d’un an, cette nomination alimente encore l’agacement de nombre de Français de confession ou de culture musulmanes qui accusent les autorités de les infantiliser via une gestion paternaliste de leur religion.

Selon les déclarations successives de responsables français, près de 2 000 djihadistes français seraient partis combattre en Syrie ou en Irak. En août 2017, le ministère de l’intérieur en dénombrait 271, dont 54 mineurs, rentrés en France (21). Mais une minorité non négligeable de ces djihadistes — un tiers ? — ne vient pas des communautés originaires de pays musulmans. Pour le comprendre, affirme François Burgat, on doit puiser dans « une boîte à outils différente », mais avec des instruments valables pour les musulmans, autrement dit le « rejet du milieu d’appartenance » déjà évoqué. Quelle que soit leur origine, les djihadistes partagent un même « désir d’aventure ». Autre explication de Farhad Khosrokhavar : aux jeunes marginalisés, l’OEI peut aussi apparaître comme « une chance de promotion sociale » avec un emploi et des rémunérations à la clé.

Nombre de djihadistes conservent, une fois recrutés, un mode de vie peu halal, fait d’alcool, de drogue et de petite délinquance. Dounia Bouzar voit là les « profils les plus dangereux », avec des pulsions qui les portent à « mourir en “martyrs” » pour gagner le paradis… où tout leur sera permis ! Marc Trévidic souligne que « l’islam djihadiste n’exige pas le renoncement aux péchés ». Signe de « tartufferie », certains vont en Syrie « trouver des “filles” ». La frustration sexuelle, la solitude affective, l’absence d’aisance matérielle suffisante pour pouvoir contracter un mariage constituent « un des moteurs du djihad ». Les recruteurs le savent, qui « attirent beaucoup de femmes pour attirer beaucoup d’hommes ».

Quand on aborde les travers psychologiques de certains djihadistes, François Burgat se rebiffe : « Depuis toujours, la tentation de ne traiter ceux qui symbolisent les fractures du tissu politique que sur le très rassurant mode d’une pathologie individuelle ou collective est une des formes de notre refus d’en voir la matrice politique et notre part de responsabilité. » Farhad Khosrokhavar rappelle néanmoins qu’un tiers de la population carcérale — où le prosélytisme djihadiste est très actif — a « des problèmes mentaux, dont une bonne moitié devrait être internée ». Après les attentats de Barcelone et de Cambrils (17 et 18 août 2017), le ministre de l’intérieur français Gérard Collomb demandait aux psychiatres d’aider les services de sécurité à « détecter les terroristes potentiels ». Cet appel a provoqué un tollé au sein des milieux hospitaliers.

« J’ai dit dès 2015 que les salles de musculation recèlent plus de djihadistes potentiels que les mosquées », signale Raphaël Liogier, lui-même adepte d’arts martiaux. Et d’estimer que, chez l’auteur de l’attaque du magasin Hyper Cacher en janvier 2015 comme chez l’auteur de l’attentat de Nice du 14 juillet 2016, le travail obsessionnel sur les muscles révélait sans doute un complexe lié à la virilité. Le « désir de démontrer sa puissance » peut déclencher le passage à l’acte. Marc Trévidic ajoute que, si « Al-Qaida n’intégrait pas de psychopathes, l’OEI, au contraire, recrute des criminels violents ayant déjà tué ou prêts à le faire ».

Une fois interprétés les facteurs du djihadisme, comment le combattre ? Pierre Puchot privilégie des « solutions politiques aux problèmes du Proche-Orient et la fin des interventions militaires occidentales qui font le lit de la propagande djihadiste. La victoire militaire annoncée sur l’OEI ne réglera rien. Il faut assécher la production idéologique des djihadistes ». Dans le même esprit, Hasni Abidi suggère une réflexion à l’échelle internationale : « Les chercheurs occidentaux ont tout intérêt à prendre connaissance des travaux de leurs homologues arabes. Les apports du chercheur Marwan Shehadeh sur la transformation du discours salafiste ou de Mohamed Abou Roumane sur la pensée islamique sont, par exemple, d’un grand apport pour comprendre le djihadisme et, ensuite, le réfuter et le combattre. » L’un des apports de ces chercheurs est la mise en exergue de la notion de « valeurs non négociables ou non discutables » au sein du discours djihadiste. L’objectif des théologiens serait alors de réfuter les « valeurs sacrées » des djihadistes — expression employée par le chercheur Scott Atran (22) — afin de les convaincre de renoncer à l’action violente.

Farhad Khosrokhavar pense que, une fois « les djihadistes identifiés et neutralisés », il faut les aider à « réfléchir sur leur propre parcours ». Avant 20 ans, souligne le sociologue, l’idéologie « joue un rôle marginal : ce qui domine, ce sont les problèmes de la personne ». D’où l’importance du travail psychologique de « déradicalisation ». Comme celui de Dounia Bouzar ? « Elle a raison de croire que certains jeunes sont victimes de manipulations sectaires. Mais elle a tort de penser que ce modèle peut être généralisé. » Car la question dépasse celle de la psychologie individuelle : en Europe, poursuit le sociologue, une bonne partie des jeunes exclus, d’origine musulmane, « se voient nier l’égalité des chances et refusent, en retour, d’adhérer à une vision sécularisée de la société moderne ».

Le juge Marc Trévidic pense d’abord aux personnes assignées à résidence en vertu de l’état d’urgence ou des lois qui l’ont remplacé. Le système actuel consiste à « neutraliser les gens… sans rien faire ensuite ». Ils ressortiront souvent « pires » qu’ils n’étaient. D’où une priorité : « Restaurer la capacité d’enquête approfondie de notre justice afin de rassembler des éléments objectifs permettant de savoir si quelqu’un est dangereux ou non. » Le même problème se pose pour les personnes condamnées pour terrorisme, avec des peines avoisinant six à sept ans de prison. « Si la coopération entre le renseignement et l’entité judiciaire était plus harmonieuse, les preuves amassées par le premier pourraient être utilisées par la seconde. Pour l’instant, on repart chaque fois de zéro ! »

Un autre enjeu de taille se dessine : la nécessité de contrer le prosélytisme radical à l’intérieur du système carcéral. Pour Gilles Kepel, l’affaire est déjà entendue : la prison constituerait désormais une « ENA du djihadisme », en référence à l’École nationale d’administration, qui forme les élites françaises. Dans un ouvrage portant sur une enquête de cinq ans, Farhad Khosrokhavar estime « qu’entre 40 % et 60 % des détenus sont de confession musulmane (23)  ». Il précise que plusieurs types de pratiques religieuses cohabitent derrière les barreaux, l’« islam djihadiste » ne concernant qu’une minorité. « Radical et exclusiviste » sur le plan théologique, l’« islam salafiste » y rejette la violence puisque « la très grande majorité des salafistes en prison vit avec un autre rêve que celui du djihad, à savoir celui de la hijra [émigration vers un pays musulman], où ils pourraient vivre plus aisément leur foi que dans la France laïque ». Faire obstacle à la radicalisation en milieu carcéral nécessitera d’empêcher une convergence totale et définitive entre salafisme et djihadisme.

Akram Belkaïd
Dominique Vidal
Journaliste et historien, dirige avec Bertrand Badie la publication annuelle L’État du monde, La Découverte, Paris.
(1) Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), directeur de l’Observatoire de la radicalisation à la Fondation Maison des sciences de l’homme (FMSH).

(2) Maître de conférences en science politique à l’université Paris Nanterre.

(3) Professeure assistante à l’université de Leiden (Pays-Bas). Dernier livre paru : L’État islamique pris aux mots, Armand Colin, Paris, 2017.

(4) Lire Nabil Mouline, « Genèse du djihadisme », Le Monde diplomatique, décembre 2015.

(5) Chargé de cours à l’université de Genève et membre du Panel international sur la sortie de la violence.

(6) « Le combat vous a été prescrit ». Une histoire du jihad en France, avec Romain Caillet, Stock, Paris, 2017.

(7) Directrice générale du Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI).

(Cool Directeur d’études à l’EHESS, président du directoire de la FMSH.

(9) Khaled Kelkal a organisé en 1995, pour le compte du Groupe islamique armé (GIA) algérien, une série de cinq attentats en France, dont celui de la station Saint-Michel du RER B.

(10) Al-Anfal (sourate n° Cool et At-Tawbah (sourate n° 9).

(11) Politiste. Fondateur de la Candid Foundation, un think tank indépendant qui entend renforcer un « dialogue différencié et scientifique » entre l’Europe et le monde arabe.

(12) Directeur de recherche à Sciences Po.

(13) Lauréat du prix Albert-Londres 2017 pour son livre Les Revenants, Seuil, Paris, 2016.

(14) François Burgat est directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) (Iremam, Aix-en-Provence), ancien directeur de l’Institut français du Proche-Orient (IFPO). Gilles Kepel, professeur des universités à Sciences Po, occupe la chaire d’excellence Moyen-Orient Méditerranée à l’École normale supérieure. Olivier Roy est professeur à l’Institut universitaire européen de Florence, où il dirige le programme Méditerranée et le projet ReligioWest sur le « formatage du religieux » dans l’espace occidental.

(15) Interview à L’Obs, 7 avril 2016. Olivier Roy n’a pas répondu à nos questions.

(16) Dialogue entre Olivier Roy et le politiste Haoues Seniguer, La Croix, Paris, 4 avril 2016.

(17) Terreur dans l’Hexagone. Genèse du djihad français, Gallimard, Paris, 2015.

(18) « Transcription du discours du président de la République sur le thème de la politique de la ville », Élysée, 15 novembre 2017.

(19) Professeur des universités à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence.

(20) Cf. « Moi, Khaled Kelkal », Le Monde, 7 octobre 1995. Il s’agit du texte d’un entretien avec l’intéressé, réalisé le 3 octobre 1992 à Vaulx-en-Velin par le chercheur allemand Dietmar Loch.

(21) À cette date, le nombre d’individus inscrits sur le fichier de traitement des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste était de 18 500.

(22) Scott Atran, « Sacred values », Social Science Space, 3 avril 2017.

(23) Farhad Khosrokhavar, Prisons de France. Violence, radicalisation, déshumanisation : surveillants et détenus parlent, Robert Laffont, Paris, 2016.

_________________
avatar
Admin
Messages : 190
Date d'inscription : 03/12/2017
Localisation : Nord
Voir le profil de l'utilisateurhttp://odyss.forumactif.com

Re: Billet d'Alb

le Jeu 14 Déc - 12:22
La politique industrielle au cœur d’une stratégie de puissance

Comment l’État chinois a su exploiter la mondialisation
Au Forum de Davos en janvier comme lors de sa rencontre avec M. Donald Trump en novembre, le président chinois Xi Jinping a peaufiné son discours sur les vertus du libre-échange, quand son homologue a semblé défendre « l’Amérique d’abord » et le protectionnisme. Pékin s’est emparé de la mondialisation pour retrouver sa place dans le monde sans s’y dissoudre grâce à l’État développeur.

:
Après une longue période d’éclipse au XIXe siècle — due à la conjonction de pressions coloniales externes (européenne puis japonaise) et de dislocations internes (famines, catastrophes naturelles, révoltes) —, puis une période de quasi-autarcie sous Mao Zedong entre 1949 et 1976, la Chine occupe à nouveau une place centrale dans l’économie mondiale. Elle regagne en fait, si l’on adopte une perspective historique longue, la position proportionnée à son poids démographique qui fut la sienne au xviiie siècle, avant la grande divergence « Est-Ouest » et « Nord-Sud ». Sa réémergence a de profondes implications politiques et stratégiques, comme en témoignent ses revendications de souveraineté en mer de Chine méridionale, ses capacités militaires croissantes, la constitution d’une route maritime et de corridors terrestres mondiaux, ou encore son rôle dans la création de nouvelles institutions de développement et de gouvernance économique autonomes, comme l’Asian Infrastructure Investment Bank (AIIB) ou la New Development Bank (NDB) (1). La Chine, en somme, se trouve au cœur du phénomène de rééquilibrage de la planète qui change l’ordre du monde.

Cette transformation pose la question de l’autonomie relative de l’État dans le cadre de la mondialisation. De par son ampleur et ses effets, elle bouscule un des postulats majeurs des dernières décennies, selon lequel la transnationalisation des flux économiques, conjuguée à la compression du temps et de l’espace induite par la révolution communicationnelle, aurait submergé l’État, le dépossédant de sa souveraineté effective et le privant de ses capacités d’intervention. Cette thèse a connu plusieurs déclinaisons. Dans sa version libérale, on serait passé de l’État national moderne et du système interétatique fondé par les traités de Westphalie, en 1648, à une configuration postinternationale ou postmoderne caractérisée par le déplacement du pouvoir vers des acteurs privés et des institutions de « gouvernance globale » (2). Dans ses versions néomarxiennes, la reconstitution d’un espace d’accumulation capitaliste planétaire après 1991 aurait subordonné l’État, partiellement ou entièrement selon les lectures, aux logiques du capital autonomisé incarné par une constellation d’acteurs privés transnationaux. Pour certains auteurs, ces derniers formeraient désormais une classe dirigeante transnationale partageant, par-delà les appartenances culturelles ou identitaires nationales, des visions du monde convergentes et des intérêts communs (3). Il en serait résulté soit une reconfiguration de l’État, devenu simple agent du processus d’internationalisation du capital, soit la construction de nouvelles structures de dépendance inhibant son autonomie.

Du totalitarisme à l’autoritarisme rationnel

Or l’expérience chinoise a pris une autre direction. La mondialisation de la fin du xxe siècle a incontestablement provoqué des pressions systémiques affectant toutes les sociétés et tous les États. Certains d’entre eux ont été submergés et ont vu leurs trajectoires développementales conditionnées par la constitution d’un marché mondial configuré par les logiques de l’expansion capitaliste. De nombreux pays du « Sud global » conservent une position subalterne dans la nouvelle division internationale du travail. Sources de matières premières (Afrique subsaharienne, en particulier) ou fournisseurs de main-d’œuvre (Philippines, Mexique, Bangladesh…), ils se trouvent cantonnés à des activités à faible valeur ajoutée comme l’industrie textile (Cambodge, Bangladesh, Inde…) ou l’assemblage de produits électriques ou électroniques dont les composants à plus forte valeur ajoutée sont fabriqués dans d’autres nœuds des chaînes de production transnationales.

Cependant, les effets de l’incorporation dans l’économie capitaliste nouvellement mondialisée n’ont pas été uniformes : la transnationalisation de la production et des flux a engendré une géographie du développement différenciée dans laquelle certains États connaissaient des gains absolus et relatifs importants, alors que d’autres demeurent enfermés dans le sous- ou le non-développement. Cette différenciation doit beaucoup au fait que le déploiement du capital dans l’espace mondial s’opère par le truchement de communautés politiques et de systèmes institutionnels distincts, historiquement constitués. L’internationalisation a accentué les dépendances et les vulnérabilités des pays aux faibles capacités étatiques, mais elle a aussi contribué à la relative autonomie internationale et à la puissance accrue de quelques États développeurs qui ont pu et su exploiter le marché mondial et canaliser les flux transnationaux à des fins de développement endogène (Japon, Corée du Sud, Taïwan, Singapour et, dans une moindre mesure mais avec succès, Malaisie).

C’est le cas en particulier de la Chine. Sa trajectoire ascendante depuis les années 1980 est d’autant plus significative que le pays faisait face à la fin des années 1970 à une crise politique, économique et sociale généralisée. Il semblait alors improbable qu’il devienne en l’espace de quelques décennies une des plus grandes économies mondiales, et plus encore qu’il se trouve en position de modifier et d’adapter l’environnement international à son programme plutôt que de simplement s’adapter à lui. Il semblait plus vraisemblable, au contraire, que la Chine se dirige vers un effondrement systémique analogue à celui qui emporta l’URSS à la fin des années 1980 à la suite d’une longue période de déclin économique et d’une crise de légitimité qui ébranlèrent le parti et l’État. Cependant, contrairement au Parti communiste de l’Union soviétique, qui tenta trop tardivement de faire évoluer l’économie et la société, le parti-État chinois sut éviter l’écroulement de l’économie et de l’État en gérant efficacement la transition du totalitarisme vers un « autoritarisme rationnel (4) », et d’une économie de commande autarcique à une économie de marché dirigée, graduellement intégrée aux marchés régionaux puis globaux.

La direction post-Mao poursuivait un programme de modernisation nationaliste. Les origines de sa quête d’une nation forte, de la richesse et de la puissance remontent au mouvement d’« autorenforcement » de la fin du xixe siècle lancé par une partie des élites qui, à l’image des réformes de Meiji au Japon après 1868, voulaient moderniser la Chine par en haut pour contenir les impérialismes étrangers (5). Cherchant une troisième voie entre le capitalisme occidental et le système de planification impérative de la période maoïste, le pouvoir tourna son regard à l’est plutôt qu’à l’ouest vers des modèles dirigistes susceptibles de produire une dynamique de croissance et de sortir de l’économie de commande tout en préservant le pouvoir et l’autorité de l’État et du parti. La transition vers le capitalisme dirigé fut influencée par l’expérience des États développeurs capitalistes de la région qui prospérèrent pendant la guerre froide et connurent une mobilité économique ascendante extraordinaire. Deng Xiaoping visita le Japon et Singapour en 1978, et les planificateurs chinois adoptèrent et adaptèrent sélectivement les approches et les expériences japonaises « largement perçues comme plus proches et compatibles avec le contexte chinois (6) » que la trajectoire occidentale. La réussite du système nippon de pilotage administratif et de planification indicative, reproduit et nationalisé par les nouveaux pays industrialisés d’Asie de l’Est dans les années 1960 et 1970 (Corée du Sud, Taïwan, Singapour), rendait la configuration institutionnelle japonaise attractive pour des décideurs politiques formés dans une longue tradition étatiste (communiste comme précommuniste).

L’attrait pour le modèle japonais

Cette perception fut renforcée à l’époque par des économistes et planificateurs japonais. Au cours d’échanges intensifs avec leurs homologues chinois dans les années 1980, ces derniers insistèrent sur la distinction entre l’État libéral régulateur néoclassique, de type anglais ou américain, et l’État développeur nippon, considéré non pas comme « un pays capitaliste régulier, mais plutôt [comme] un type distinct d’économie politique dans laquelle le pilotage des marchés par le gouvernement jouait un rôle indispensable (7) ».

Cette distinction se retrouve au cœur des travaux innovants de Chalmers Johnson du début des années 1980 (Cool. Pour lui, et pour d’autres chercheurs à la même époque tels que Peter Evans ou Alice Amsden, la rationalité bureaucratique de l’État développeur capitaliste asiatique se distinguait nettement aussi bien de la théorie et des pratiques néoclassiques, fondées sur des agents individuels maximisant leur utilité, que de celles, rigides et inadaptées, des systèmes de commande communistes. L’État développeur asiatique était décrit comme un planificateur rationnel dont l’influente main visible ne supprimait pas les marchés mais fixait les grands objectifs, créant ou favorisant des secteurs stratégiques par la mise en place des cadres institutionnels et des instruments d’intervention adaptés aux diverses séquences d’industrialisation. L’économiste français Robert Boyer souligne que le dirigisme français d’après 1945 comportait des caractéristiques similaires. Il note que « la contribution la plus décisive au dynamisme industriel tient au rôle déterminant de l’État dans la reconstruction des infrastructures, la stimulation de la production de masse par la nationalisation, dans le contrôle du crédit à travers le secteur nationalisé comme la Banque de France, enfin la constitution d’une couverture sociale d’une ampleur sans précédent puisqu’elle touche les retraites, la santé, l’éducation, le logement (9) ».

Pour le pouvoir chinois, libéraliser et créer des marchés sans perte de contrôle politique et ouvrir l’économie au monde sans perte d’autonomie, afin d’éviter la constitution de rapports de dépendance typiques des relations asymétriques Nord-Sud, étaient des questions centrales. Dans la première phase de la transition, allant de l’annonce des réformes (1978) à la crise et la répression de Tiananmen (1989), la politique d’ouverture fut marquée par le gradualisme avec, notamment, la création en 1979 de zones économiques spéciales (ZES) expérimentales dans les provinces maritimes traditionnellement les plus internationalisées du pays. Au cours des années 1980, les ZES attirèrent l’investissement international privé asiatique, d’abord diasporique chinois puis japonais, avec une accélération à partir de 1984-1985. L’investissement direct provenant de Hongkong, Macao, Taïwan et Singapour se concentra dans des industries à forte intensité de travail et contenus technologiques faibles (textile, jouets, etc.), mais amorça une dynamique de croissance locale qui alla en s’intensifiant. Les investissements nippons dans le secteur manufacturier, pour moitié dans des coentreprises produisant autant ou plus pour le marché chinois que pour les marchés régionaux, jouèrent un rôle important à partir de 1985, passant de 4,5 % des investissements totaux japonais en Asie de l’Est à 44,7 % une décennie plus tard. « L’afflux d’investissement du Japon et des “tigres asiatiques” dans le secteur manufacturier orienté vers les exportations, note Ho-fung Hung, a conduit à l’intégration de la Chine du Sud dans l’ordre économique régional » dirigé par le Japon (10).

Une évolution notable intervient au cours des années 1990. Après une pause de trois ans dictée par les luttes politiques au sommet consécutives à Tiananmen, la fraction dominante du pouvoir autour de Deng accéléra et approfondit la restructuration libérale interne et l’internationalisation, mondiale plutôt que régionale, de l’économie. Ce choix fut influencé par le basculement contemporain des relations internationales — la chute de l’Union soviétique, la guerre du Golfe de 1990 et le chancèlement puis la stagnation longue de l’économie japonaise —, qui entérinait le rôle prépondérant des États-Unis. Devant cette situation radicalement nouvelle, le choix fut, selon Deng lui-même, « de fermement adhérer à la construction économique et de continuer sur cette ligne, à moins qu’il n’y ait une agression étrangère à grande échelle. Nous ne devrions jamais détourner notre attention de cette tâche centrale (11) ». Le corollaire géopolitique de l’intégration dans l’économie capitaliste mondiale fut le besoin d’une évolution pacifique des rapports avec les États-Unis. En 1992, la Chine signa ainsi un protocole d’accord avec eux, accédant à leurs demandes concernant les tarifs douaniers, les brevets et les droits de propriété intellectuelle. Dans la vision américaine, l’incorporation de la République populaire dans l’économie mondiale ouvrait un nouveau et vaste champ d’investissement, tout en offrant aussi l’occasion de façonner sa trajectoire économique et politique.

La nouvelle configuration internationale posait à la Chine un dilemme commun à tous les États du Sud : comment gravir l’échelle du développement en intégrant un marché mondial organisé par les entreprises transnationales, et dont les disciplines et régimes institutionnels sont dictés par les États historiquement dominants ? Une des motivations essentielles de l’ouverture avait justement été l’acquisition et l’appropriation technologiques. En 1980, Deng avait déclaré : « La technologie, la science et même la gestion avancée de la production, qui est aussi une sorte de science, seront utiles dans n’importe quelle société ou n’importe quel pays. Nous avons l’intention d’acquérir des compétences technologiques, scientifiques et de gestion pour servir notre production socialiste (12). »

Or, pour adhérer à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), la Chine fut soumise à des conditions plus contraignantes que celles imposées aux autres pays entrants. Tandis que le Japon, la Corée du Sud ou Taïwan avaient été laissés libres de choisir des politiques dirigistes protégeant leurs marchés nationaux, et avaient même été soutenus en cela par les États-Unis dans le contexte de la guerre froide, le marché chinois fut ouvert — sous conditions — aux investisseurs étrangers, soit dans des coentreprises, soit dans des entreprises entièrement détenues par des compagnies étrangères. De 2,2 milliards de dollars par an en moyenne entre 1984 et 1989, les investissements directs des entreprises étrangères passent à 30,8 milliards en moyenne annuelle entre 1992 et 2000, puis à 170 milliards entre 2000 et 2013.

Un projet plus que centenaire

Dans les années 1990, les résultats en termes d’appropriation technologique et de répartition de la valeur ne furent pas probants. À cause du fractionnement de la production — conception, approvisionnement en matières premières, production de composants, assemblage final, commercialisation et vente au détail — et de la captation de l’essentiel de la valeur par les entreprises qui détiennent les droits de propriété intellectuelle, les gains qualitatifs nationaux s’avéraient relativement faibles. De nombreuses voix sceptiques notèrent alors que l’État n’avait pas réussi son programme de modernisation. Dans sa critique vigoureuse et systématique des choix du leadership post-Mao, Jianyong Yue soutient en particulier que « l’interaction entre le “socialisme” de marché chinois et le capitalisme mondial a engendré un puissant processus autorenforçateur, plaçant et enfermant la Chine dans une voie de développement caractérisée par une industrialisation sans progrès technologique (13) ».

Ce débat reste d’actualité dans certains domaines, mais on constate depuis quinze ans une tendance correctrice, avec la mise en place par le président Hu Jintao et son premier ministre Wen Jiabao (2003-2013) d’une politique industrielle nationale ambitieuse, avec des programmes pluriannuels multisectoriels centralisés et un « énorme effort d’orientation et de coordination complètes de la modernisation industrielle et technologique de la Chine (14) ». Grâce à la création d’un important réseau d’institutions de recherche et de développement, le rapport entre les dépenses de recherche et développement et le produit intérieur brut (PIB) est passé de 0,5 % en 1995 à 1,98 % en 2012, un ratio correspondant aux moyennes des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). La Chine occupe désormais le quatrième rang, derrière les États-Unis, le Japon et l’Union européenne, pour le nombre de brevets déposés. Si « la Chine n’a pas encore approché la parité avec les grands pays producteurs de science dans la recherche scientifique de base », note la Fondation nationale des sciences des États-Unis, on ne peut que constater « la rapidité sans précédent de l’émergence de ce pays comme acteur majeur » scientifique et technologique (15). En 2012, dans un article intitulé « L’État gagne du terrain », l’hebdomadaire britannique The Economist déplorait que le « retrait de l’État » observé dans les années 1990 se soit ralenti et même inversé dans des secteurs-clés tels que l’énergie, les télécommunications, la construction navale ou encore le rail à grande vitesse du fait de « la recentralisation et la redynamisation des politiques industrielles et technologiques » (16).

De fait, la Chine gravit l’échelle de la valeur : la part de la valeur ajoutée produite sur place augmente régulièrement. En 2014, Gary Gereffi, un des meilleurs spécialistes des chaînes de valeur globales et de la transnationalisation de la production, notait que « la montée en puissance de centres alternatifs de puissance économique et politique » ainsi que « la fin du consensus de Washington » (libéralisation, privatisation, déréglementation) représentaient un changement systémique. La « consolidation géographique et la concentration nouvelle de la valeur » modifient les équilibres entre les entreprises transnationales et certains grands États émergents : « Les pôles de croissance les plus dynamiques de l’économie mondiale sont constitués par un nombre grandissant de puissances montantes qui combinent des marchés nationaux relativement importants, une main-d’œuvre qualifiée, des producteurs capables et une poussée vers l’innovation autochtone. » Ces pays ont non seulement progressé dans la chaîne de valeur, mais sont également passés d’une industrialisation fondée sur la demande externe à des approches centrées sur les marchés intérieurs et régionaux (17). Pour diversifier les sources de financement de son commerce et s’autonomiser graduellement par rapport au dollar, la Chine s’est employée depuis quelques années à internationaliser sa monnaie, le renminbi (ou yuan) (18).

Grâce à un État développeur fort, héritier d’une longue tradition de construction bureaucratique, la Chine réalise son projet plus que centenaire de modernisation. Contrairement à des pays plus vulnérables dans lesquels la puissance publique s’est cantonnée au rôle d’« agent d’ajustement de l’économie nationale aux exigences de l’économie mondiale (19) », l’État chinois a su, avec des hauts et des bas, et moyennant des coûts sociaux et environnementaux élevés, intégrer celle-ci tout en garantissant son autonomie. Difficilement reproductible, cette expérience n’en offre pas moins un champ de réflexion important sur les rapports entre l’État et la mondialisation.

Philip S. Golub
Professeur à l’Université américaine de Paris, auteur d’East Asia’s Reemergence, Polity Press, Cambridge, 2016.
(1) Lire « China rewrites the global rules », Le Monde diplomatique, édition anglaise, février 2016.

(2) Cf. par exemple Thomas Risse (sous la dir. de), Governance Without a State ? Policies and Politics in Areas of Limited Statehood, Columbia University Press, New York, 2011.

(3) Cf. Saskia Sassen, « A savage sorting of winners and losers : Contemporary versions of primitive accumulation », Globalizations, vol. 7, n° 1, Abingdon, 2010 ; Michael Hardt et Antonio Negri, Empire, Exils, Paris, 2000 ; Jerry Harris et William Robinson, « Towards a global ruling class ? Globalization and the transnational capitalist class », Science and Society, vol. 64, n° 1, New York, 2000.

(4) Selon l’expression de Peter Nolan dans Transforming China : Globalization, Transition and Development, Anthem Press, Londres, 2004.

(5) Philip Kuhn, Les Origines de l’État chinois moderne, Éditions de l’EHESS, Paris, 1999.

(6) Sebastian Heilmann et Lea Shih, « The rise of industrial policy in China, 1978-2012 », Harvard-Yenching Institute Working Paper Series, 2013.

(7) Ibid.

(Cool Chalmers Johnson, MITI and the Japanese Miracle : The Growth of Industrial Policy, Stanford University Press, 1982.

(9) Robert Boyer, « Heurs et malheurs de l’industrie française : 1945-1995. Essor et crise d’une variante étatique du modèle fordiste », Centre pour la recherche économique et ses applications (Cepremap), Paris, 1998.

(10) Ho-fung Hung (sous la dir. de), China and the Transformation of Global Capitalism, The Johns Hopkins University Press, Baltimore, 2009.

(11) Cité par Suisheng Zhao, « Deng Xiaoping’s southern tour : Elite politics in post-Tiananmen China », Asian Survey, vol. 33, no 8, Berkeley, août 1993.

(12) Cité par Yasheng Huang, « The role of foreign-invested enterprises in the Chinese economy : An institutional foundation approach », dans Shuxun Chen et Charles Wolf Jr. (sous la dir. de), China, the United States, and the Global Economy, Rand Corporation, Santa Monica, 2001.

(13) Jianyong Yue, « Dilemma of national development in globalization : The politics behind China’s accession to the WTO », thèse de doctorat, London School of Economics, 2011.

(14) Heilmann et Shih, op. cit.

(15) National Science Foundation, « Asia’s rising science and technology strength : Comparative indicators for Asia, the European Union, and the United States », Arlington, mai 2007.

(16) « The state advances », The Economist, Londres, 6 octobre 2012.

(17) Gary Gereffi, « Global value chains in a post-Washington consensus world », Review of International Political Economy, vol. 21, no 1, Abingdon, 2014.

(18) Cf. « China rewrites the global rules », op. cit.

(19) Gregory Chin, « Between “outside-in” and “inside-out” : The internationalization of the Chinese state », dans David Zweig et Chen Zhimin (sous la dir. de), China’s Reforms and International Political Economy, Routledge, New York, 2007.

_________________
avatar
Admin
Messages : 190
Date d'inscription : 03/12/2017
Localisation : Nord
Voir le profil de l'utilisateurhttp://odyss.forumactif.com

Re: Billet d'Alb

le Ven 22 Déc - 17:34
La gloire de l’espionnage français
Considéré comme l’une des grandes réussites françaises en matière de séries, « Le Bureau des légendes », d’Éric Rochant, expose avec précision les enjeux des grandes crises qui secouent le Proche-Orient, se distinguant par là des fictions d’espionnage américaines.

par Akram Belkaïd

Spoiler:
La violence globalisée, un danger permanent, des trahisons, des coup tordus, des doubles ou triples jeux, des taupes, des manipulations à plusieurs ressorts, le cynisme au nom de la raison d’État et des romances contrariées : tels sont les principaux ingrédients de la série d’espionnage française Le Bureau des légendes (Canal Plus), au succès avéré. Dans cette fiction, une « légende », c’est, pour un agent de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), une fausse biographie qui va au-delà de la simple couverture. C’est l’invention d’une autre vie, le plus détaillée et le plus crédible possible. Un viatique nécessaire pour permettre aux maîtres-espions d’agir sur une longue période en terrain étranger, souvent hostile, et d’identifier des cibles locales susceptibles d’être recrutées pour le compte des services français.

Au fil de trois saisons (deux autres sont prévues), on suit les pérégrinations de plusieurs agents « sous légende », les principaux étant le chevronné Guillaume Debailly, alias « Malotru » (Mathieu Kassovitz) et la néophyte Marina Loiseau, alias « Phénomène » (Sara Giraudeau). Pour l’amour d’une Syrienne, Nadia El-Mansour (Zineb Triki), détenue par le régime de M. Bachar Al-Assad, « Malotru » trahit les siens, se perd et aggrave le mensonge qui empoisonnait déjà sa vie d’infiltré. Quant à « Phénomène », ses missions en Iran, puis en Azerbaïdjan, la conduisent à chaque fois au seuil du précipice et révèlent, derrière son apparente fragilité, des ressources physiques et intellectuelles inattendues.

Les intrigues qui s’entrecroisent, le suspense, mais aussi la normalité du quotidien professionnel de plusieurs protagonistes (rivalités, pressions de la hiérarchie, burn-out, idylles plus ou moins sereines entre collègues, discussions à la cantine) font partie des facteurs qui expliquent le succès d’audience. Mais deux éléments jouent un rôle essentiel. Le premier réside dans un parti pris assumé de pédagogie. Le second a trait au réalisme et à la sobriété de la série. Outre la description des méthodes d’espionnage (telle cette excellente scène sur la manière de tromper un détecteur de mensonges), on saisit avec Le Bureau des légendes les axes de quelques grandes crises géopolitiques du monde arabo-musulman.

Par plusieurs procédés narratifs — réunions ou discussions autour de grandes cartes —, les enjeux de la guerre en Syrie sont explicités avec soin. Dans la première saison, on prend la mesure des forces en présence (régime de M. Al-Assad, opposition modérée incarnée par l’Armée syrienne libre, et enfin groupes djihadistes) et de l’implication de plusieurs forces étrangères, dont la Russie. Dans la troisième, c’est la bataille multiforme dans le nord du pays qui est décryptée. Qu’il s’agisse des Kurdes, alliés à certaines troupes sunnites contre les djihadistes de l’Organisation de l’État islamique (OEI), ou des Turcs, alliés à d’autres sunnites contre ces mêmes Kurdes pour les empêcher de créer une zone autonome comparable à celle qui existe déjà en Irak, c’est toute la complexité du drame syrien qui est mise en exergue avec le souci de ne jamais la simplifier à outrance.

Lors de la première saison (2015), le spectateur découvre aussi les enjeux de la crise au Sahel et ses liens de plus en plus importants avec la situation au Machrek. Il comprend aussi le jeu plus ou moins trouble des services secrets algériens vis-à-vis des groupes islamistes armés qui s’activent dans une région grande comme dix fois la France. La série ne manque pas non plus de décrire la structure multicéphale du Département du renseignement et de la sécurité (DRS), l’héritier de la toute-puissante Sécurité militaire algérienne, tout en insistant sur ses relations ambiguës avec la DGSE (1). Apport majeur de la série, la deuxième saison permet, quant à elle, d’avoir une idée de la transformation interne de l’Iran. Loin des clichés sur une République islamique monolithique, on découvre une société où les classes aisées vivent, jusqu’à l’excès, à l’occidentale, et où le bras de fer politique entre modérés et conservateurs ne cesse jamais.

Nous sommes loin du manichéisme des séries américaines (Homeland, 24 Heures chrono (2), où les motivations du « camp du mal » sont rarement évoquées, et encore moins explicitées. On se demande d’ailleurs ce que donnera The Department, l’adaptation américaine du Bureau des légendes ; il sera intéressant de comparer sa structure narrative à celle de l’original. On observera aussi que la série française évite de singer ses homologues américaines en mettant en scène des personnages extrêmes campés par des acteurs qui surjouent leur rôle. Il y a bien quelques caractères originaux, mais il n’est point question ici de génies bipolaires ou de misanthropes faisant corps avec leurs ordinateurs.

Pour chaque thème géopolitique abordé, Éric Rochant, maître d’œuvre de la série, et ses coscénaristes évitent donc le piège de la simplification, mais aussi celui de l’invraisemblance. Certes, pour qui connaît le monde arabe, les paysages du Sud marocain censés être le désert irako-syrien — en réalité bien plus aride et monotone — ne font pas illusion. De même, et malgré de véritables progrès dans le casting des figurants d’une saison à l’autre, on s’irrite très vite d’entendre des combattants proche-orientaux de l’OEI parler en darija, le dialecte marocain (même si leur chef, un Irakien, s’exprime quant à lui avec un accent de son pays). Pour autant, on est loin des fantaisies de certaines fictions américaines comme Homeland, dont les auteurs n’hésitent pas à placer chameaux, Bédouins et palmiers dans une ville présentée comme étant Beyrouth et ne se rendent même pas compte que les graffitis en arabe qui apparaissent dans certaines scènes, censés être des slogans islamistes, accusent en fait la série d’être « raciste et menteuse » (3).

On est bien en peine de prendre Le Bureau des légendes en défaut sur la rigueur du contenu géo-politique. La série ne cède même pas à la facilité en ayant recours à l’habituel résumé lapidaire de la situation au Proche-Orient, à savoir un affrontement de type religieux entre sunnites et chiites. L’Iran y est appréhendé en tant que puissance régionale incontournable et, comme on le verra plus loin, objet de toutes les attentions. Manquent encore à l’appel les monarchies du Golfe — une région où pourtant les espions pullulent —, la Turquie et la Russie (qui devrait être l’un des thèmes de la quatrième saison). Toujours sur la question de la vraisemblance, « Malotru » n’est pas le Jack Bauer de 24 Heures chrono ni la Carrie Mathison de Homeland. C’est un être humain, certes bien entraîné, capable de résister aux pires sévices et de déjouer les pièges tendus par ses anciens collègues, mais fragile et vulnérable. La sobriété du jeu de Kassovitz reflète celle d’une série qui n’est jamais rocambolesque, même si elle offre quelques scènes d’action assez spectaculaires.

Parfois, Le Bureau des légendes va plus loin que le décryptage de l’actualité du Proche-Orient. Des éléments de sortie de crise font partie de l’intrigue alors qu’ils n’existent pas dans la réalité, du moins pas officiellement. Ainsi Nadia El-Mansour travaille-t-elle à organiser une éventuelle partition de son pays, alors même que la guerre y fait rage. Elle reçoit les diverses factions et tente de trouver un consensus entre les communautés syriennes. Dans la vie réelle, de telles initiatives ne sont pas censées exister, même si les tractations diplomatiques en ce sens ne cessent pas. De même, la série évoque la piste d’un haut dignitaire irakien de l’OEI qui souhaite faire défection. Il ne s’agit pas seulement d’une péripétie, mais d’une allusion à une stratégie concrète que les États-Unis ont tenté de mettre en place dès 2015 pour convaincre les cadres fondateurs de l’OEI ayant appartenu à l’armée de Saddam Hussein (et mis au chômage par Washington) de rejoindre la coalition contre « Daech ».

La série est aussi, d’une certaine façon, une réhabilitation du rôle central de l’humain. Cela ne ressort pas uniquement des rapports compliqués entre protagonistes, ou de la mise en évidence du conflit entre la loyauté que chaque espion doit à son pays et ses propres ambitions et désirs. On le retrouve aussi dans l’importance attribuée aux agents, surtout ceux du terrain. Bien sûr, la technologie est présente, et avec elle toute une palette d’équipements qui laissent songeur quant à la capacité d’intrusion des services secrets dans la vie de tout un chacun (ordinateur piraté, téléphone activé en enregistreur à l’insu de son propriétaire...). Mais elle n’est qu’un moyen, et ne saurait se substituer à l’action et à l’intelligence humaines. La série montre l’importance des agents infiltrés, un « trésor » qui vaut bien plus que toutes les écoutes possibles. On en revient à une vision de l’espionnage moins « techno-triomphante » et plus proche de celle de l’écrivain John Le Carré. D’une certaine manière, Le Bureau des légendes enterre le mythe de l’Agence nationale de sécurité (NSA) américaine et des batteries d’ordinateurs aux algorithmes sophistiqués capables d’identifier à eux seuls tous les Kim Philby (4) de notre époque.

Il est encore trop tôt pour savoir si cette série créera un genre français de la fiction d’espionnage. Mais, au-delà de ses qualités, ce qui frappe le plus, c’est son caractère décomplexé. La France y est décrite comme une puissance qui a les moyens de ses ambitions. Ses espions disposent de tout le matériel nécessaire, même si, parfois, il faut l’assistance des Américains pour une frappe de drone en Syrie. Autrement dit, ce n’est pas une France sans le sou, à la remorque de ses alliés, qui est décrite, mais un acteur majeur du théâtre des conflits arabes. On est loin des thèses déclinistes, et, même s’ils ne tombent jamais dans le discours cocardier ou chauvin, les auteurs de la série ne se privent pas d’égratigner les services secrets d’autres pays. Les Américains de la Central Intelligence Agency (CIA), qui « foncent d’abord et réfléchissent ensuite », comme le dit un officier dans la saison 3, sont régulièrement étrillés et décrits comme peu loyaux et sans scrupules à l’égard de leurs alliés. Une pique aisée quand on se souvient du scandale des écoutes de chefs d’État et de dirigeants européens par la NSA.

Mais il est tout de même un service qui est ménagé. Absent de l’intrigue durant les deux premières saisons, le Mossad occupe une place de choix dans la troisième. En 1994, Les Patriotes, troisième film d’Éric Rochant, relatait l’itinéraire d’un jeune Français recruté par les services secrets israéliens. Vingt-trois ans plus tard, le réalisateur continue de présenter ces derniers sous un jour très favorable. Chaque fois qu’ils évoquent le Mossad, les agents du Bureau des légendes se montrent laudateurs ou admiratifs, et leur propos positif tend à conforter l’idée que ce service est la référence absolue.

Néanmoins, au petit jeu des manipulations et des doubles jeux (attention, ce qui suit est du « divulgâchage »), ce sont les Français qui mystifient et battent les Israéliens. Les deux camps se retrouvent dans une salle insonorisée, et le Bureau propose de travailler de concert pour empêcher la réalisation du programme nucléaire iranien. Ce dénouement ambigu laisse penser que la France est au diapason de la position d’Israël, qui entend empêcher coûte que coûte l’Iran de développer un programme nucléaire, et ce en dépit de l’accord de juillet 2015 entre Téhéran et les grandes puissances. La réalité est complexe, et la dangerosité des projets iraniens reste encore à prouver. C’est peut-être sur ce sujet sensible, car il concerne directement lsraël, que la série s’avère plus subjective et militante que rigoureuse.

Quoi qu’il en soit, l’ascendant, fût-il occasionnel, de la DGSE sur le Mossad est suffisamment rare dans les œuvres de fiction pour être souligné. Il incite même à se demander si Rochant et ses coscénaristes n’ont pas décidé de redonner le moral aux téléspectateurs français en les convainquant que les services secrets de leur pays étaient finalement les meilleurs du monde.

Akram Belkaïd

(1) Cf. « Les relations troubles entre les services secrets français et algériens. Le Bureau des légendes, une série télévisée », Orient XXI, 4 juin 2015.

(2) 24 heures chrono, Fox, 2001-2010 ; Homeland, Showtime, depuis 2011.

(3) « “Homeland est raciste” : comment des artistes arabes ont saboté la série », LePoint.fr, 15 octobre 2015.

(4) Agent britannique qui espionnait pour le compte de l’ex-URSS.

_________________
Contenu sponsorisé

Re: Billet d'Alb

Revenir en haut
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum